
Les grands fonds marins sont loin d'avoir livré leurs secrets. Le navire Pourquoi Pas ? va être employé, pendant six semaines, à l'exploration de trois zones situées à 4.100 m de profondeur, dans le sud-ouest atlantique, le long de la grande dorsale.
A ces profondeurs, à proximité de sources remontant du manteau terrestre (la couche située entre le noyau et la croûte), évoluent des animaux, des bactéries, des virus, des champignons... soumis à des conditions extrêmes (pression, température, acidité, salinité...).
Leur résistance et leurs caractéristiques biologiques intéressent au plus haut point les scientifiques qui multiplient les applications dans les domaines de la biologie (enzymes permettant de copier l'ADN), du biomédical, de l'agroalimentaire... Les sorties de fluides dans ces grands fonds trahissent également la présence de métaux précieux qui commencent à intéresser les plus grandes sociétés d'extraction de minerais. L'appauvrissement des stocks terrestres les conduit à affiner le potentiel de ces gigantesques failles marines. Mais pour cette nouvelle campagne activée par Ifremer, les enjeux et les intérêts ne sont pas seulement d'ordre économique ou industriel. Une meilleure connaissance de ces champs hydrothermaux permettra, par exemple, de remonter aux sources de la vie.
Le terrain d'études est des plus étendus. Il est pratiquement inconnu puisque seulement moins d'une centaine de ces champs hydrothermaux a, pour le moment, été identifiée, le long des 60.000 km de faille ; les océans profonds occupant 75 % de la surface totale du globe. A l'heure actuelle, on considère qu'on a exploré une surface équivalente à la ville de Paris, alors qu'ils représentent 600 fois la surface de la France, c'est dire le chemin qu'il reste à parcourir. Toujours selon les spécialistes d'Ifremer, les Russes, encore parmi les nations les plus en pointe dans le domaine, se sont lancés dans une exploration intense et systématique des grands fonds. La France, de son côté, continue sa collaboration scientifique avec eux. Pour cette nouvelle campagne, six scientifiques russes embarquent sur le navire français. Ils apportent dans leurs bagages la position exacte des champs à explorer, en échange de l'appareillage technique, et du robot Victor, capable d'évoluer à ces grandes profondeurs.
Depuis 1978, date à laquelle ont été découvertes, par les Français d'Ifremer, ces sources des grands fonds, 600 espèces nouvelles ont été identifiées. Une goutte d'eau, rapportée au 1,8 million d'espèces actuellement connues sur Terre et aux 1,5 à 100 millions d'espèces qui pourraient se trouver au fond des océans.
Ifremer s'apprête à lancer une campagne d'investigations le long de la grande dorsale Atlantique . Les enjeux sont importants, l'investissement à la hauteur. Pour donner un ordre d'idée, ces six semaines d'exploration approchent le 1,5 million d'euros rien que pour l'exploitation du Pourquoi-Pas et du robot Victor (35.000 ? la journée pour les deux). Mais le jeu en vaut sûrement la chandelle.
Les Français et les Russes ne sont pas les seuls à se lancer dans ce débroussaillage des grands fonds. Les Américains, les Japonais mais aussi les derniers arrivés comme les Anglais, les Allemands, les Canadiens, les Coréens du sud et les Chinois débarquent avec leurs submersibles spécialisés. Une société australienne envisage d'ailleurs d'extraire des minéraux sous-marins à environ 2.000 m de profondeur, à l'horizon 2009-2010. Le filon a l'air plutôt solide, la densité de cuivre, d'or ou d'argent dépasse parfois et de loin ! Les densités rencontrées dans les carrières terrestres. Des signatures de pétrole à l'échelle de trace ont également été identifiées dans ces fluides sous-marins mais, pour l'instant, l'état des recherches est insuffisant pour engager des investissements supérieurs.
Si ces grands fonds sont aussi riches que l'on peut le penser, on imagine que l'exploitation de ces espaces (le plus souvent dans des eaux internationales) sera à éclaircir, à légiférer. Doit-on y toucher ou au contraire faut-il les mettre sous cloche comme certaines régions des pôles ? Quels états seront en mesure de les exploiter et en contrepartie de quoi ? L'extension des zones maritimes des états (la France est en passe de devenir la deuxième zone maritime économique mondiale) prend dans ce contexte toute sa valeur.